Enfonçons-le clou ! L’extrait que je vous ai proposé de Maryse Condé m’a rappelé un autre passage d’un livre : Mes voyages avec Hérodote du Polonais Ryszard Kapuscinski. Ce livre m’avait été offert par un ami. Le livre est un récit de voyage de Kapuscinski qui, encore jeune journaliste, avait été envoyé à l’étranger. Il découvre le monde, lui, qui a toujours vécu en URSS. Durant ses voyages, il lit en même temps Hérodote, le « père de l’histoire » et propose dans ce livre une méthode originale : il met en parallèle ses propres expériences et celles de Hérodote, ce qui lui permet d’enrichir son texte d’allusions, de réflexions. Me concernant, j’avais pris avec moi Mes voyages avec Hérodote lors de mon voyage au Japon.
Voici l’extrait :
« La moitié du monde se trouve réunie et mélangée dans cette ville de moins de deux cent mille habitants. Le nom de Dar es-Salaam, qui en arabe signifie « Maison de la Paix », atteste de ses liens avec le Proche-Orient (liens, du reste, peu glorieux puisque les Arabes faisaient transiter leurs esclaves africains par cette cité). Au départ, le centre était surtout habité par des Indiens et des Pakistanais, avec toutes les variantes de langues et adeptes d’Agha Khan, musulmans et catholiques de Goa. Les immigrants des îles de l’océan Indien, les Seychelles et les Comores, Madagascar et la Mauritanie, formaient des colonies séparées ; en se mélangeant et en tissant des liens entre eux, ces peuples du Sud créèrent une race splendide. Plus tard, des milliers de Chinois venus construire la ligne de chemin de fer reliant la Tanzanie à la Zambie se sont définitivement installés à Dar es-Salaam.
Confronté pour la première fois à une telle variété de peuples et de cultures, l’Européen est tout d’abord impressionné par le faut que ces mondes puissent exister en dehors de l’Europe (même si théoriquement il le sait depuis longtemps). Mais le fait que ces univers soient en contact, communiquent, se mélangent et cohabitent sans l’intermédiaire du vieux continent, sans son accord, à son insu, le frappe encore davantage. Pendant des siècles, l’Européen s’est pris pour le nombril du monde et maintenant il a du mal à accepter que des peuples et des civilisations vivent sans lui, en dehors de lui, qu’ils mènent une existence autonome, aient des traditions particulières et des problèmes spécifiques. Il a du mal à accepter que, désormais, c’est lui l’immigré, l’étranger, et que son univers est une réalité lointaine et abstraite.
Le premier homme à avoir pris conscience de la diversité du monde fut Hérodote. « Non, nous ne sommes pas seuls », dit-il aux Grecs dans son œuvre, et, pour le prouver, il se rend au bout de la terre. « Nous avons des voisins, qui à leur tour ont leurs propres voisins, et tous ensemble nous peuplons la planète. »
Pour un homme dont la patrie pouvait aisément être parcourue à pied, cette dimension planétaire constituait une nouveauté, une découverte, elle changeait la représentation du monde, elle lui donnait de nouvelles proportions et modifiait son échelle de valeurs. »
Je vous transmets les références complètes du livre dont est tiré cet extrait : Ryszard KAPUSCINSKI, Mes voyages avec Hérodote, Paris, Plon, (coll. Feux Croisés), 2006.
Numerimaniac
- Publié le 05/11/2009 -
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