Le goût de Tokyo : extrait de Maryse Condé
Le goût de Tokyo, édité au Mercure de France est un petit livre d’une collection qui s’appelle « Le goût de… ». Le portrait d’une ville ou d’un pays est tissé à travers des auteurs natifs ou non. Nous pouvons citer Le goût de l’Afghanistan, Le goût de Budapest, Le goût de Lyon, Le goût d’Odessa, Le goût du Vietnam etc.
L’anthologie du goût de Tokyo a été réalisée par Michaël Ferrier, choisissant et présentant les textes. L’ouvrage se partage en trois parties. La première se nomme Cartographies : Huit tableaux de Tokyo, la deuxième : Revers de la ville et la derrière : La Ville-Poème. Je dois avouer avoir acheté ce livre par curiosité, pour continuer à penser à Tokyo, ville dans laquelle j’ai eu la chance de séjouer un mois, sans m’attendre à la qualité du travail réalisé dans ce livret aussi grand qu’un carnet. Le format joue un rôle important. Il est de ces petits livres facile à prendre avec soi, facile à lire dans n’importe quel lieu, en quelques minutes. C’est un livre à grignoter. Parce qu’il m’est complexe de faire l’éloge d’une anthologie, j’ai préféré rentrer dans le vif du sujet et vous baigner dans un extrait choisi par mes soins.
J’aurais pu choisir de prendre des extraits d’auteurs fameux, comme le voyageur Nicolas Bouvier débarquant à Tokyo, ou vous proposer de vous délecter des propos de Roland Barthes voire des mots de Philippe Forest auxquels je me sens proche. J’ai néanmoins choisi de vous rapporter ceux de Maryse Condé. D’origine caribéenne, son point de vue est différent mais tout aussi, sinon plus éclairant. Si son extrait ne parle en vérité que peu du Japon, il lui fait office de tremplin vers une introspection plus globale sur soi et les autres. Aussi, et je l’avoue bien volontiers, chatouiller l’ethnocentrisme européen fait également partie de ce petit plaisir que j’ai à lire ce texte :
« […] on me tendrait un fil d’Ariane pour me retrouver dans ce labyrinthe que je ne le saisirais pas. Au bout de quelques jours, le touriste le plus obtus arrive à balbutier « arigato », « domo », « konichiwa », « sumimasen ». Il commence à manier maladroitement des baguettes, à faire des courbettes et ainsi, à coups de gestes futiles, il se berce de l’illusion qu’il signifie à ceux qui l’entourent qu’il est dans leur camp. Il tient à leur prouver qu’il renie Pierre Loti (et ses pareils) qui écrivait dans Madame Chrysanthème (1887) :
« Comme nous sommes loin de ce peuple japonais, comme nous sommes de race dissemblable ! »
« Moi je m’y refuse totalement. Denis Hay dans Europe : the Emergence of an Idea (1968), parle de l’idée de l’Europe. Selon lui, elle définit les Européens face… à tous ceux qui ne sont pas des Européens. Cette mythologie n’est pas la mienne ! D’où suis-je ? Ethniquement Africaine, culturellement Caribéenne, juridiquement Française. En outre, j’ai tant souffert de ce concept de race que je n’y crois plus ! Existe-t-il une race japonaise ? Mystère et boule de gomme ! Les Japonais sont-ils « le peuple le plus laid de la terre physiquement parlant » ? (Pierre Loti) « Le plus beau » ? (Roland Barthes) Les femmes y sont-elles l’air de servantes ainsi que l’affirme Henry Michaux ? Autour de moi, je vois des beaux. Je vois des laids.
Si je ne veux rien comprendre à Tokyo, c’est que, protégée par cette bienheureuse opacité[1], tel un f½tus au fin fond d’un utérus, je peux enfin me fermer à tous les bruits. Toujours, en tous lieux, ma quête de MOI-MÊME a été parasitée, empêchée par le problème identitaire. Jamais, je n’ai eu le loisir de me poser ces questions autrement complexes. Quel genre de personne suis-je exactement ? Ai-je bon c½ur ? Suis-je timide ? Ou sauvage ? Ou arrogante ? Pourquoi est-ce que j’aime tant la musique triste, les requiems, le Stabat Mater de Vivaldi ? Pourquoi n’ai je jamais écrit de poésie ? Même à seize ans ? Ai-je pu survivre, intacte, à mon enfance ?
Ô, délices de l’introspection ! Dans cet environnement qui ne m’offre pas de repères, je peux plonger et replonger dans mes eaux intérieures comme un scaphandrier néophyte.
[…]
J’entends déjà les esprits critiques. Allons donc ! Vous vous payez de mots. Votre opacité porte un nom bien connu. Pour vous, comme pour la majorité des visiteurs étrangers, le Japon n’est qu’un haut lieu de l’exotisme.
Je ne le crois pas. Bonne élève de Suzanne Césaire, pour moi, l’exotisme est indéfendable. Victor Segalen dans son Essai sur l’exotisme (1978), prétend lui insuffler un sang nouveau et tente de le débarrasser de ses motifs coloniaux. En fin de compte, il ne peut échapper à sa taxinomie. Fondamentalement, l’exotisme implique une relation de pouvoir et de domination, crûment illustrée sur le plan sexuel par Pierre Loti et madame Chrysanthème, par Flaubert et Kuchuk Hanem, etc. Il sous-entend des entrées faciles et galvaudées dans le pays de l’autre, la chosification vulgaire de sa culture. Par exemple, j’en exempte Malraux ébloui par le mystère des peintres de Saint-Soleil.
Dans un premier temps, l’objet opaque risque de déranger, voir de déplaire. Ensuite, il inscrit sa fascination au creux de ce bouleversement. L’opacité ne peut fonctionner qu’entre les êtres qui font fi de l’ethnocentrisme. Il se fonde sur la simple et précieuse notion de différence. »
[1] J’emprunte le concept à Edouard Glissant qui l’avait emprunté à Frantz Fanon en son temps.
Je vous transmets les références complètes du livre original dans lequel figure cet extrait :
« Le monde à l’envers ou l’Empire des signes revisité », in La tentation de la France, la tentation du Japon, Editions Philippe Picquier, 2003.
Numerimaniac
- Publié le 12/10/2009 -
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