En arrivant à Tokyo, la première chose qui m’a frappé et qui ressurgit dans les premiers souvenirs désordonnés du voyage, au-delà d’un monument particulier, d’une mode, des nouvelles technologies, de la gestion de l’espace, c’est de partager tous les jours la vie quotidienne des millions des habitants de la métropole.
Partager la vie quotidienne à Tokyo signifie forcément passer un
certain temps dans le train ou le métro. Et ce qui étonne, c’est la
fréquence des trains et sa précision horlogère. Une perfection d’autant
plus époustouflante qu’elle est étendue à l’agglomération entière, la
plus grande du monde. Qui plus est, au-delà de cette précision
quasiment sans faille et de la fréquence ébouriffante des trains
(parfois à peine deux minutes d’attente entre deux trains pour
certaines lignes), c’est l’organisation à la japonaise, cet esprit du
service pour parer à toute imprévu. Certains d’entre vous le savent
sans doute, mais il faut le vivre pour réaliser toute l’ampleur de la
machinerie.
Il faut voir la porte s’arrêter devant la ligne, la bonne porte devant
la bonne ligne, voir ces écrans à l’intérieur du train indiquer le
temps entre les stations, le plan de la prochaine station pour prévoir
par où sortir pour atteindre les escaliers, toutes les correspondances
possibles pour la station à venir.
Sur le quai et sur l’escalator (dont la rambarde est de la couleur de
la ligne), entendre la multitude de voix vous souffler tous les trains,
toutes les correspondances. Aucun répit. On m’incite à prendre telle ou
telle ligne, à suivre les rangées de salary men. Vous apprenez le
civisme (se plaquer à gauche dans les escalators pour laisser les
pressés vous dépasser à toute allure, se placer religieusement en file
indienne sur le côté pour laisser sortir les passagers). Et malgré des
premiers égarements inévitables (plus dans les gares en elles même
d’ailleurs), je peux le dire, l’organisation est si bien cadencée et sa
mise en place si bien huilée que se déplacer en train ou en métro à
Tokyo n’est pas, comme pourrait pourtant le suggérer son plan, si
difficile.
Qui plus est, le train est si bien intégré dans le paysage de la ville qu’il semble absorbé dans les habitudes, être indissociable de Tokyo, peut-être du Japon. Une perfection banale pour tous, exigée comme normalité par la majorité de la population. J’ai tout de même réussi à trouver quelques Japonais qui réalisent l’exploit de mettre en service un Shinkansen en partance pour Kyoto toutes les dix minutes.
Ce n’est pas faire la gloire du train japonais, emballé par un sentiment d’admiration peu mesuré de constater que son fonctionnement est si parfait qu’il paraît difficile d’imaginer comment, dans le monde, on pourrait faire mieux. La performance du train japonais est celui de tous les trains japonais.
Le train, s’il n’est qu’un simple moyen de locomotion, un transport en commun, aussi performant soit-il, n’en demeure pas moins
un lieu où l’on peut passer beaucoup de temps. Il m’arrivait souvent,
pour atteindre une destination, de prendre environ une heure de trajet,
alors même que je restais dans Tokyo. Rester dans le train permet alors
d’observer ses usagers. Habitués à ce transport, tout le bouillonnement
d’informations ne semble guère plus atteindre les oreilles des
voyageurs. Plongés dans leur lecture, sur leur téléphone portable, leur
console ou dormant simplement, ils se replient un instant sur eux même,
dans un univers qui est le leur, une sphère d’intimité. C’est un
comportement qui me paraît d’autant plus compréhensible qu’il est le
même en France et sans doute partout ailleurs où existe lieux ou
transports en commun. Visser ses écouteurs ou lire un livre est un
moyen de poser une barrière entre soi et les autres. Geste
individualiste, il est aussi un moyen de se retrouver là où se
bousculent pourtant des foules entières. Mais le plus intéressant n’est
pas d’observer l’usager dans le train, mais entre deux trains.
Force est de constater qu’il y a une part d’effrayant. Chacun va là où il doit aller, là où est sa place. Prendre le même train tous les jours, à la même heure, au même endroit pour le même lieu. Si la performance du train fut sans doute conçue pour correspondre à la demande d’une population dense et nombreuse, aujourd’hui, le résultat peut laisser penser l’inverse. Avec le temps et l’habitude, la foule me semblait déshumanisée, calée sur l’exactitude parfaite du train. Tout est si bien pensé pour vous qu’il ne vous suffit plus que de suivre ce que l’on a conçu pour votre bien. A plusieurs reprises, l’impression tenace d’être enfermé dans un couloir m’a étreint comme celle qu’une conscience supérieure, une sorte de Big Brother décidait et réfléchissait pour moi, en ayant devancé tous mes besoins, tous mes désirs. Je n’ai plus qu’à marcher et suivre le flux.
Le train ou le métro est vital pour Tokyo. Cela explique peut-être ce degré d’exigence. Ville tentaculaire, il est ses artères, ses veines. Chaque jour, le cadencement strict et infaillible des trains, comme une respiration, permet à ce flux de voyageurs tels des globules rouges, de se rendre quotidiennement à leur travail qui reviendrait à oxygéner les organes de la ville et permettre à Tokyo de vivre.
Numerimaniac
- Publié le 08/10/2008 -
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