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Raw Danger !

Désir de catharsis

Le 11 mars 2011, un tremblement de terre de magnitude neuf sur l’échelle de Richter a lieu au large de la région du Sendai, au Japon. Quelques minutes plus tard, et malgré l’alerte, un tsunami ravage les côtes jusqu’à dix kilomètres à l’intérieur des terres. Des dizaines de milliers de morts et de disparus sont à comptabiliser, à enterrer sans cérémonie religieuse, avec une souffrance indicible et d’une violence inouïe pour les personnes qui restent et qui ont perdu parfois toute leur famille et tous les êtres aimés. Difficile pour moi, étudiant Français, à plus de deux cent cinquante kilomètres de la dévastation, d’être à plaindre. Je n’ai subi que les effets collatéraux de la catastrophe, à savoir pâtir d’un arrêt complet de la circulation ferroviaire, vivre sans électricité ou coupures fréquentes, rester dans un gymnase dans le froid de la fin d’hiver.
Pourtant, si j’ai subi ce que j’appelle les effets collatéraux de la catastrophe, je suis aussi une victime collatérale de celle-ci, à cause des problèmes qui sont survenus à la centrale de Fukushima Daiichi, et qui continuent toujours à l’heure actuelle de façon préoccupante, même si le sujet ne fait plus la Une de l’actualité. Contraint à un rapatriement express en France, j’ai été d’une certaine façon emporté par la vague, loin du Japon, pour ne plus jamais y revenir de façon durable. Avec, la possibilité de travailler ma langue, de m’approcher du bilinguisme, sont des idées déjà anciennes. Cette catastrophe a changé de façon radicale et durable mon avenir, qu’il me faut envisager autrement.

Arraché au Japon, parti sans avoir eu le temps de dire au revoir aux gens que j’avais rencontrés, tournant le dos à ceux qui sont obligés de rester, j’ai vécu mon petit traumatisme, empreint d’une certaine honte. La semaine entre le tremblement de terre et mon départ de l’archipel me semble n’être qu’une longue journée. Forcément, et assez naturellement, par je ne sais quel processus psychologique, j’ai eu envie de « revivre » ces évènements, comme pour m’exorciser. Les médias parlent du sujet avec un point de vue que je qualifierais d’au dessus, là où j’ai vécu les évènements d’en dedans. Les autres personnes qui ont vécu une situation identique à la mienne en retirent une expérience personnelle qui ne concorde pas toujours avec la mienne. Finalement, lorsque j’ai vu sur une étagère d’occasion Raw Danger !, je l’ai acheté compulsivement.
Ce jeu est le deuxième opus d’une série un peu connue au Japon et qui s’appelle Zettai Zetsumei Toshi, développée par Irem. Souvenez-vous, lorsque je m’étais rendu au TGS2010, j’avais déjà fait la remarque que j’étais très intéressé par le quatrième opus, qui aurait dû sortir en mars. Suite au séisme, il a été jugé indécent par l’éditeur de sortir un jeu sur une catastrophe. Il a été purement et simplement annulé. Ici, nous voyons clairement l’argumentaire. On ne joue pas avec l’actualité ou les souffrances trop à vif. C’est à peu près le même qui avait fait capoter le projet 6 Days in Fallujah. Pourtant, selon nos camarades de Console Syndrome, les précommandes pour Zettai Zetsumei Toshi 4 avaient explosé suite au désastre. Je me rassure ainsi en me disant que mon geste est finalement assez naturel et traduit l’envie d’affronter d’une façon ou d’une autre ce que l’on a pu vivre, de près ou de loin, avec ce drame.

Avant le séisme, il y a quelques années, j’avais joué au premier jeu, renommé en Occident SOS : The Final Escape, mais sans aucun vécu préalable. Ce jeu se concentrait sur un séisme qui avait fragilisé une nouvelle capitale fictive construite sur une île artificielle. Le joueur devait survivre à l’environnement hostile, désert, survivre aux répliques, aux éboulements et gérer son hydratation. Dans Raw Danger ! (Zettai Zetsumei Toshi 2), le joueur est à nouveau dans une nouvelle ville fictive, submergée par l’eau. Pas vraiment un tsunami, mais des inondations qui seront la cause de bien des dangers : effondrements, courants violents, eau électrisée, vagues, avec une gestion de la chaleur corporelle.
Ce qui m’intéresse dans l’idée de « revivre » les évènements, c’est dans le réalisme du traitement. Certes, le jeu reste très « jeu vidéo » dans son game design, construit avec une certaine grossièreté ou en plaçant plusieurs conventions qui n’existent pas dans la réalité. Cela étant dit, les deux jeux étonnent parce qu’ils ne sont pas fantaisistes dans leur contexte. S’ils prennent placent dans des univers fictifs qui rappellent de très près ce qu’est le Japon, c’est pour prendre la distance nécessaire à la critique. En effet, si je n’ai pas assez avancé dans Raw Danger ! pour le confirmer de façon certaine, le jeu semble partager avec son aîné, SOS : The Final Escape, une critique latente des sociétés privées qui promettent une sécurité maximale aux citoyens, en accord avec le gouvernement, s’enorgueillissent d’être à la pointe en matière de technologie.
En réalité, on finit par comprendre que tout cela est mensonge, où l’appât du gain et corruption se mêlent avec la désinformation du grand public. Ces deux jeux, sortis respectivement en 2002 et 2007 abordent des thèmes qui se retrouvent parfaitement dans le problème de Fukushima. Avant le séisme et le tsunami, nous aurions été assurés par les autorités comme par les entreprises que la centrale nucléaire était sûre, que la digue était prévue pour casser n’importe quelle vague et que le système d’alerte aurait sauvé la vie à des milliers de personnes. La désillusion que présentent ces deux jeux colle parfaitement à ce qu’ont pu ressentir des centaines de milliers de Japonais qui pensaient vivre dans un environnement sécurisé.
La série prouve qu’au moins, dans l’inconscient collectif, des remises en cause des gages de sécurité existaient, avec une population japonaise pas si confiante que cela dans les puissants à la tête de leur pays. La série de Zettai Zetsumei Toshi est l’une des rares séries qui semblent s’attaquer à la société actuelle et ses problèmes sans prendre pour prétexte un univers trop éloigné qui dissimulerait cela. Ici, tout est assez évident.

Autre élément réaliste que j’apprécie, ce sont dans les capacités physiques des personnages. Ici, pas de double saut, de furie à déclencher, d’armure à collecter, de sprints à n’en plus terminer. Le héros, volontairement lisse, représente le Japonais moyen. Dans Raw Danger ! plus particulièrement, la chaleur corporelle en baisse a des répercussions immédiates sur le personnage, que l’on découvre vulnérable, touchant. Tout d’abord, il grelotte, souffle dans ses mains et se frotte le corps. Puis il se recourbe sur lui, n’arrive plus à courir. Enfin, la vision devient trouble et il s’évanouit, synonyme de game over.
Plus généralement, dans l’un ou l’autre jeu auquel je me suis adonné, le personnage principal a des capacités humaines. Il est lent à grimper le long d’un mur, perd l’équilibre lorsque le sol tremble. Nous découvrons un miroir de nos capacités limitées et notre impuissance devant les forces de la nature. Là où un plus récent Disaster : Day of Crisis joue sur le côté cinéma d’action de série B assumé, la série de Zettai Zetsumei Toshi est beaucoup plus proche de la réalité. Et si les jeux d’Irem proposent aussi leurs moments de bravoure, nous sommes loin du grand spectacle ou d’une vision héroïque. Nous sommes avant tout qu’une être humain parmi tant d’autres, ce que le jeu met habilement en avant.
La série se veut pédagogique. Derrière l’amusement, le joueur est confronté presque en situation réelle à tous les réflexes qu’il doit adopter si une telle catastrophe devait arriver. Sans tous les citer, je dois dire que les deux jeux m’ont rappelé ce que j’ai vécu au Japon, ce qui est un gage de fidélité aux réflexes de survie. Il faut apprendre à disposer d’un sac à dos, à gérer son espace ou le poids, à trouver quelque chose pour se protéger la tête, à ne pas marcher près des bords qui peuvent s’écrouler, à rationner l’eau ou la nourriture, à trouver de quoi s’isoler de l’humidité etc. Plus encore, et c’est très « Japonais », il faut gérer ses relations sociales avec les autres personnages croisés, ce qui revient à les aider de façon inconditionnelle et à se comporter de façon civilisée.

Ainsi, ne nous fions pas aux titres racoleurs de ces deux jeux qui promettent du spectacle. Nous sommes ici plutôt dans la chronique factuelle, dans l’action, où la sobriété de la série est une qualité. Ce réalisme, ou du moins ce parti pris crédible de la série, permet de répondre à mon désir de catharsis, qu’Aristote définissait ainsi, et dans laquelle je me retrouve en jouant à Raw Danger ! : « La tragédie (...) est une imitation faite par des personnages en action et non par le moyen de la narration, et qui par l’entremise de la pitié et de la crainte, accomplit la purgation des émotions de ce genre ».


Numerimaniac

- Publié le 30/05/2011 -

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Posté par ippo

"Contraint à un rapatriement express en France, j’ai été d’une certaine façon emporté par la vague, loin du Japon, pour ne plus jamais y revenir de façon durable. Avec, la possibilité de travailler ma langue, de m’approcher du bilinguisme, sont des idées déjà anciennes. Cette catastrophe a changé de façon radicale et durable mon avenir, qu’il me faut envisager autrement."

"Arraché au Japon, parti sans avoir eu le temps de dire au revoir aux gens que j’avais rencontrés, tournant le dos à ceux qui sont obligés de rester, j’ai vécu mon petit traumatisme, empreint d’une certaine honte."

C’est dur de lire cela, forcément, Numerimaniac. Et c’est surtout plus dur de devoir l’écrire. De tenter de l’évacuer.
Comme je te comprends, sans que je ne puisse le ressentir dans mon corps et dans mon coeur. Contrairement à toi.
Même si tu en es revenu "vivant", contrairement à des milliers d’autres, tu n’es pas revenu tel que tu étais parti. Tes projets et cette réalité là t’a été arrachée, tout comme toi, à ce pays.

J’espère que tu vas réussir à te construire une nouvelle et sereine réalité, dans les mois et les années à venir, et que ce sentiment de honte s’estompera un peu, lui aussi. Tu n’as pas à avoir honte, parce que tu n’as pas mal agi.


Difficile de parler du jeu, ensuite, mais je trouve que "Nous découvrons un miroir de nos capacités limitées et notre impuissance devant les forces de la nature." est quelque chose qui me parle aussi beaucoup, et qui je l’espère t’a donné la possibilité de cette "purgation des émotions".

Je suis heureux de pouvoir te relire.

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