S’il existe un problème notable dans les parties en ligne – surtout publiques – confrontant deux factions contrôlées par des joueurs réels, c’est le manque de coopération entre les joueurs, à fortiori dans un jeu aussi fréquenté que Gears of War 2. Le mode Horde disponible dans ce deuxième épisode pallie à sa façon ce manque de solidarité entre les joueurs, puisque pour réussir, il faut à tout prix que l’équipe survive aux vagues successives d’ennemis contrôlées par l’intelligence artificielle. Subtilité de gameplay dans la série, un joueur, avant de mourir, peut tomber au sol, blessé. Si un autre joueur vient le relever, il peut le remettre en état de combattre. On pourrait alors croire alors que le mode Horde stimulerait l’entraide, la survie de l’équipe étant capitale. Il n’en est rien, ou si peu. Beaucoup jouent pour soi, où la solidarité entre soldats n’est pas vraiment de mise. Au mieux, il s’agit d’une aide de circonstance. Pourtant, il existe des parties qui se distinguent des autres non pas tant par l’habileté remarquable de l’un ou l’autre membre ou d’un nouveau record battu, mais parce qu’il est possible, enfin, de goûter aux joies d’une équipe unie et de se croire entre frères d’armes.
Salle d’avant match. Je découvre les quatre compagnons qui m’accompagneront dans le mode Horde, après une longue attente. Mes parties précédentes ont été infructueuses et j’avoue me sentir lassé au début de celle-ci.
Après un vote, nous choisissons la carte de Jacinto, la ville imaginaire du jeu, le dernier refuge des êtres humains, assaillis depuis les entrailles de la planète par les Locustes, créatures difformes poussées à combattre l’homme, pour des motifs assez légitimes, d’ailleurs. Des personnages disponibles à incarner, je sélectionne Dominic Santiago, qui dans l’équipe de brutes épaisses qui composent les Gears, les soldats de la race humaine dans le jeu, est sans doute le plus sentimental, à défaut d’être un tendre.
Dès le départ, l’équipe adopte un comportement exemplaire. L’équipe reste groupée et personne ne joue en solitaire, conduite dangereuse s’il en est. Peu loquaces au micro, je sens néanmoins mes partenaires impliqués et méthodiques dans les faits. Heureux d’une telle dynamique, mon intérêt est piqué, mon attention accrue. Les vagues se succèdent et nous parvenons à rester debout sans trop de difficultés, nous congratulant entre deux vagues.
Aucun des joueurs ne se distingue des autres par son niveau (nous sommes tous plutôt moyens) et c’est sans doute l’une des raisons de la cohésion du groupe.
Toutes les dix vagues, la résistance des ennemis s’accroît. Nous arrivons à la trentième. Les joutes se compliquent. Si nous échouons à la vague n°34, nous décidons de continuer. Un pari gagnant puisque nous remportons la victoire. Bousculés, nous resserrons nos liens et sommes très alertes. Désormais chaque vague est un véritable challenge. Les créatures ne tombent plus sous le feu de chargeurs entiers et se relèvent après avoir été piégés par des grenades ou des mines. Elles semblent avancer inexorablement vers notre ligne quoique nous fassions, semant la confusion. Chaque victoire se remporte à l’arrachée et tout le monde est mis à haute contribution.
Vague n°37. Je sens que l’équipe perd confiance, elle est moins soudée. Certains affrontent courageusement les ennemis en allant de l’avant tandis que d’autres jouent la carte de la prudence, comme moi, à me tenir derrière un parapet. Surtout, la recherche de munitions et d’armes de choix nous disperse. Les locustes n’attendent pas et nous nous retrouvons tous plus ou moins isolés. « Stay together team ! » dis-je, quelque peu gêné à l’idée de donner un ordre à des joueurs aussi méritants que moi. Mais à ma surprise, l’équipe s’exécute et approuve même. Je vois
apparaître les Gears les uns après les autres près de moi. Notre puissance de feu est accrue, mais nous sommes débordés de toute part par des ennemis terriblement coriaces.
Fort heureusement, la carte de Jacinto a un avantage. Elle possède quatre escaliers, qui, une fois l’un gravit, permet d’attirer la foule d’ennemis dans un goulot d’étranglement et d’éprouver par la même occasion la célèbre stratégie des Spartiates lors de la bataille des Thermopyles. D’ailleurs, n’est-il pas aisé dans voir dans les Gears, aux larges et robustes carrures l’image de hoplites repoussant à eux seuls une armée entière ?
Un joueur saisit d’une dépouille locuste son immense bouclier. Nous passons derrière lui dans les escaliers. J’avoue les monter en toute hâte pour me mettre à couvert, sévèrement amoché. Une fois repris mes esprits, je retourne auprès de mes camarades. Le bouclier est fiché dans le sol, empêchant les créatures les plus imposantes de monter vers nous. Nous jetons tous nos efforts dans le combat, n’économisant plus les grenades et les munitions de nos armes les plus puissantes.
Néanmoins, de grandes créatures comme les boomers nous lancent des grenades, qui, à ce stade du jeu, peuvent mettre hors service un joueur. Si nous arrivons à tenir les positions, nous sentons les déflagrations nous secouer et commençons de plus en plus à subir l’attaque.
Un téméraire, ne tenant plus, décide de foncer vers la horde d’ennemis qui nous harcèle. Il parvient à l’occuper pour nous laisser le champ libre. Nous saisissons l’occasion et nous profitons de la diversion.
Positionné chacun à un poste différent, nous arrosons les escaliers et les créatures tombent sous les impacts d’un feu croisé auquel personne ne peut réchapper. Les quelques encore rampantes sont achevées sans ménagement, par des violentes mises à mort à mains nues.
Quand nous redescendons, nous repérons notre camarade vivre un enfer contre une poche d’ennemis encore sémillants. Il a beau se défendre au fusil à pompe, à rouler au sol pour éviter les tirs, il finit par pauser les mains au sol, agonisant. Nous courons le secourir et inversons pendant un moment les rôles, les créatures étant littéralement assaillis par les quatre Gears restants. A court de munitions, je n’hésite pas à donner de ma personne en fonçant dans la mêlée en distribuant de violents coups de crosse avec mon fusil à pompe, tandis que j’entends déjà les saccades ininterrompues de balles cribler la chair putréfiée de nos ennemis. Nous nous interposons entre le brave et les créatures, le relevons pour le remettre en état de combattre. Nous savons cette vague terminée et achevons les derniers ennemis avec une certaine forme de routine.
Un tableau sanctionne la fin de la vague en nous montrant nos statistiques. Naturellement, nous retournons aux escaliers, plantons plusieurs boucliers qui seront autant d’obstacles à ce qui ressemble parfois à la défense d’une plage lors d’un débarquement, comme des croix défensives empêchant aux créatures imposantes, donc redoutables, de nous atteindre.
C’est à ce moment là que j’ai saisis que nous formions une véritable équipe, que je me suis mis à regretter que je ne pourrais sans doute plus jamais en former une pareille avec des inconnus à l’avenir.
Un peu comme sur un champ de bataille ou une complicité se crée avec l’inconnu qui porte le même uniforme que nous. Je vois les joueurs aux aguets, dans le silence qui précède la prochaine vague et tente d’y glisser un bienveillant « good game team ! ». Pour la première fois, l’aventure que nous venons de traverser brise la glace et j’entends les différents équipiers se démasquer enfin, où les rires se mêlent aux soupirs de soulagement et congratulations. Nous sommes détendus et sentons que nous avons vécu ce quelque chose en commun, qui ne relève pas directement de la performance réalisée (car admettons-le, la vague n°37, tout le monde peut l’atteindre) : une amitié éphémère mais réelle, qui méritait d’être écrite.
Quelques balles rugissent alors. Un coéquipier vient d’ouvrir le feu.
C’est la Vague n° 38.
Numerimaniac
- Publié le 20/11/2009 -
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