Numericity




Bioshock

Corroder l’esprit

Le professeur Tenenbaum se tient perchée à un balcon, inatteignable, habillée d’un accoutrement violet défraîchi éclairé par la pâle lumière de lustres du hall. Elle me met en garde, après avoir abattu un chrosome mâle, jadis un homme, sur ce que je compte faire de la petite fille, recroquevillée sur elle-même, ses yeux luisant et jaunâtres transperçant la pénombre, son souffle haletant se mêlant à des irrépressibles sanglots. Elle ne me laissera pas la toucher, munie de son revolver. Atlas, l’homme à qui je dois ma survie dans cette ville après mon crash d’avion et avec lequel je tiens un contact radio, tente de la raisonner. Pour survivre dans Rapture, cette ville sous-marine, une utopie qui porte si bien son nom, Atlas m’incite à récolter de l’Adam sur l’enfant, cette substance désirée par tous, qui pourrait me faire muter en prédateur pour survivre dans ce monde déréglé. Ces petites filles, dénommées petites s½urs, chaperonnées par un Protecteur, lui-même appelé Big Daddy, sont la clé pour gravir l’échelle de la chaîne de domination. Pour Atlas, l’enfance n’est qu’un masque qui cache une abomination digne du Dr. Frankenstein.

Le professeur Tenenbaum passe de la menace à la supplication et fait appel à mon c½ur. Atlas aussi, me demandant si j’ai le droit moral, en refusant l’Adam, de mettre en péril lui, sa femme et leur enfant, qui désirent s’échapper de Rapture. La petite s½ur se traîne dans un recoin et attire mon attention. Tenenbaum me promet qu’une autre solution existe, et me lance un objet qui permettrait de libérer la petite s½ur de son état, avant de disparaître. Je me dirige vers la petite s½ur qui recule, encore et encore, jusqu’à se heurter le dos contre une malle, faisant vaciller les bouteilles posées dessus. Elle est éclairée par la forte lumière blanche d’un spot et passe une main devant son visage comme pour se défendre, craintive, vulnérable, attendant le sort que je lui réserve. Un choix, simple et limpide, binaire, mais que je suis le seul à pouvoir prendre, dans mon âme et conscience : la récolter ou la sauver.
Le pouvoir m’attire parce qu’il serait la condition sine qua none de ma sécurité. Pourtant, la question tactique pour ma survie ne me fait pas douter. Qu’importe mon avenir, je ne peux pas récolter cette enfant, c’est-à-dire la tuer. Je la prends dans mes bras, elle se débat comme elle le peut, et je m’évertue à la libérer comme si je libérais quelqu’un d’un mauvais sort, en passant ma main droite sur son front. Un choc m’étreint soudainement, floute ma vue et dédouble ce que je perçois avant que tout s’apaise à nouveau, comme si de rien n’était. Un détail cependant, un léger changement : le regard de la petite ne lance plus une lueur, mais est bien celui de n’importe quelle petite fille… Elle me remercie avec la candeur propre à son âge, et disparaît dans les fins réseaux de canalisations de cette ville aux nombreuses ramifications.

Je me retrouve seul, livré à moi-même. Seul le professeur Tenenbaum entre en contact avec moi et commente mon choix, sans doute parce que j’ai penché de son côté, elle qui m’est encore inconnue. En utilisant presque une métaphore christique, elle m’annonce que le chemin que j’ai choisi, celui du bien, est plus ardu et moins séduisant que celui du mal, mais que la récompense, une fois acquise, rétribuera ma moralité au-delà de l’immédiateté d’un nouveau pouvoir. Ici, le pouvoir s’appelle plasmide et s’acquiert par intraveineuse, glissant dans nos veines et changeant notre ADN, notre être. En effet, l’Adam me permettrait d’acquérir des plasmides variés, comme enflammer des objets, les manipuler à distance, les geler, sécréter une hormone capable de brouiller les récepteurs d’un Big Daddy pour qu’il me protège, dérégler les systèmes de sécurité. Suite au sauvetage la petite s½ur cependant, ce ne sont que quelques gouttes qui glissent dans mon flacon. Je les garde avec le plus grand soin et je les contemple avec le regard ahuri d’un junkie qui salive déjà d’impatience à l’idée de se faire un shoot.

Quelques minutes plus tard, faites de déambulations hasardeuses dans le pavillon médical de la ville, j’entends un râle grave, comme un homme à l’agonie criant dans un grand tube en cuivre, couvrir les autres sons des ruines, comme le clapotis de fils d’eau qui s’immisce inexorablement, les étincelles qui s’évadent des disjoncteurs ou les mécanismes automatiques qui continuent leur office en dépit des évènements. Derrière les barres tordues qui sortent de gravats en béton, j’aperçois la silhouette d’un Big Daddy, chevalier servant en armure de scaphandrier, écumer les bas fonds de la cité perdue, de son pas lourd. Devant lui, la silhouette d’une Petite S½ur, qui s’affaire voletant de cadavres en cadavres et butinant telle une abeille leur Adam à l’aide d’une longue seringue, précieux nectar. Je m’approche quelque peu, le duo apparaît au grès d’une lumière fonctionnant par intermittence. Ils me voient tous les deux, mais m’ignorent. Tant que je ne m’en prends pas à aucun des deux, un pacte tacite de non agression est passé. Mais je me prends à c½ur la libération des Petites S½urs. Je décide de détruire leur union et passe à l’attaque, espérant bénéficier d’un effet de surprise.

Le combat est terminé, une nouvelle petite s½ur est sauvée. J’ai encaissé quelques ruades, mais la satisfaction de bien faire l’emporte. J’agis toujours dans mon orthodoxie à plusieurs reprises. Mais à Rapture, le béton, le marbre, le fer, le verre ne sont pas les seuls à subir la corrosion lente mais inéluctable conduisant à sa chute. L’esprit aussi est rongé par le sel du doute. Arrivé au dans les factices décors bucoliques d’Arcadie, faits de bancs donnant sur des panoramas des abysses, une précipitation m’est fatale. Et voilà que je suis au bord de la mort quand le nouveau Big Daddy rend l’âme. A chaque fois, la même question, simple, binaire. Jusque là, mes principes avaient le dessus et la question me paraissait simple à résoudre. Pourtant, si bas sous l’eau, dans ce monde sans foi ni loi, où la loi du plus fort s’exprime dans son expression la plus littérale, pourquoi devrais-je me référer à des principes d’un monde qui n’existe pas ici bas ? Qui m’en voudrait ? Personne ne peut me voir en ce lieu, personne ne le saura jamais. J’ai besoin de cet Adam pour espérer ne pas mourir dès que je me serais rendu dans une autre pièce. A Rapture, l’agonie est cet état conscient où l’on réalise que l’on est mort. Pourtant, in extremis, refoulant ce puissant instinct de survie, défiant la pure rationalité, décidant en signe de protestation de ne pas jouer les règles d’un jeu déréglé, mais qui pourtant décide de tout à mon insu, je libère la petite s½ur de son fardeau. Elle s’enfuit et disparaît. Je reste seul, étourdi.
Chaque pas est mesuré, chaque action calculée, chaque choix réfléchi. Telle une proie sans défense dans un musée d’horreurs, j’avance. Puis je réalise que je viens de passer le cap le plus difficile. La rétribution tombe enfin. Un peu timidement d’abord, puis avec plus de franchise. Les petites s½urs me lèguent des cadeaux : de l’Adam. Tout un arsenal de déploie. Je dois faire des choix, certes, mais la courbe de puissance apparaît enfin. Je prends confiance, et je passe prédateur, devenant l’une des créatures les plus redoutables, sentant ces douces décharges de plaisir à prendre revanche. Puis Atlas se dévoile, révèle qu’il s’est joué de moi, et que ma puissance n’était qu’illusoire, moi qui pensait avoir atteint le sommet de la cité. Dans ma chute, je suis secouru par une petite fille qui me glisse dans le dédale tout en tuyaux qui sillonne l’utopie. Je me retrouve abasourdi dans le lit, reprenant à peine connaissance. Le professeur Tenenbaum se cloisonne derrière une baie vitrée que l’on devine blindée. Elle se méfie, mais laisse ses créatures dont j’ai épargné la vie m’approcher. Il y a bien quelque chose d’étranges en elles, oscillant entre le vivant et le mort, traversée parce qu’elles ont vécu. Mais en les quittant à nouveau pour affronter Rapture en homme libre, un dernier regard en arrière nous fait presque avoir eu honte d’avoir pu hésiter.


Numerimaniac

- Publié le 16/06/2011 -

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Posté par upselo

J’aime beaucoup le début de ton texte, car tu y décris parfaitement tous les éléments qui pèsent sur ce premier choix, le bagage que l’on a en l’affrontant, l’affect avec les personnages qui soutiennent chacune des options.
Mais je n’ai pas tout à fait le même sentiment que toi. Un des arguments d’Atlas qui m’avait le plus marqué, c’est le fait que ces fillettes ne sont plus humaines, qu’on ne peut pas les sauver.
Et de fait, lors de ma première partie, je les ai plutôt "récoltées". Mais à partir du moment ou l’on sauve ne serait-ce qu’une Petite Soeur, on sait que le plasmide de Tenenbaum marche, on sait qu’on pourra toutes les sauver. Les récolter signifie donc exécuter la petite fille mignonne qu’on sait pouvoir les faire devenir. Et ça en devient un argument contre Atlas.
Par contre, la bonne idée, c’est de différer la récompense. Il faut sauver trois petites soeurs avant de voir un cadeau. Tant qu’on n’a pas de cadeau, la tension reste complète : est ce qu’on s’est fait avoir par Tenenbaum ? Tiendra-t-elle ou non sa promesse ? C’est d’autant plus crucial qu’a début de la partie, chaqu goutte d’Adam peut faire une différence fondamentale.
C’est pour ça que c’est d’autant plus dommage que ces récompenses soient au final régulières. Plus de tension. Comme leur "valeur" compense la perte d’Adam, le choix perd aussi en tension (même si c’est moins pratique de subir le délai). Et enfin, dernière raison qui diminue l’impact de ce choix, c’est qu’au bout d’un moment, l’Adam ne fait plus de différences notables (si l’on sait un minimum ce qu’on fait lorsqu’on dépense évidemment, ce qui en fait n’est pas si facile ^^).

Enfin bref, tout ça pour dire que je trouve que c’est un choix vraiment pesant au début, et qu’il perd de plus en plus sa signification au fur et à mesure de l’avancée.

L’autre chose, et c’est assez marquant dans ton texte, c’est la façon que tu as de mettre en avant le dilemme du sort de la petite Soeur, et beaucoup moins celui du Big Daddy. Tu dis prendre à coeur la libération des Petites Soeurs. Mais les Big Daddies sont les êtres les plus sympas avec les Petites Soeurs de Rapture. Et sont des êtres à part entière (enfin autant que les Petites Soeurs).
Ils ont un petit côté colosse de Shadow of the Colossus, dans le sens ou l’on s’interroge un peu, mais c’est bien moins mis en avant que le reste dans le jeu. Et on nous pousse un peu artificiellement à les affronter (à titre perso, ça m’a jamais paru une bonne idée au début du jeu tellement ils étaient surpuissants et que j’y gagnais pas tant que ça).

Tout ça pour dire que j’aurais voulu qu’on soit moins certain de pouvoir sauver toutes les petites filles une fois la première sauvée (il aurait peut être fallu mettre des Petites Soeurs plus ou moins contaminées, et dont le sauvetage rapporterait encore moins en cas de tentative de guérison échouée), qu’on soit moins certain des récompenses de Tenenbaum (pour que ce ne soit pas un simple calcul).

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Posté par Numerimaniac

Merci pour ton commentaire upselo !
Je suis d’accord avec toi sur les récompenses. En vérité j’avais écrit quelque chose sur cela, mais j’ai préféré couper pour ne pas m’éparpiller et éviter un texte trop long.

Pour les Big Daddy, en ce qui me concerne, j’ai pas eu vraiment d’affect pour eux. Sans visages, protégeant de façon inconditionnelle les Petites S½urs, ils m’ont paru être des robots sans âmes. Cela étant dit, quand le joueur devient lui-même un Big Daddy, rétrospectivement, je me suis senti mal à l’aise et je "me suis fait avoir" par le jeu, parce qu’effectivement, je me suis rendu compte des "crimes" que j’avais commis. :)

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